n° 16 – Lina CARDON

Lina est comédienne, peintre et photographe. Avec son physique digne d’une héroïne du mouvement néoréaliste, elle a été la muse et l’épouse de Franck Cardon, violoniste reconnu par son talent et son parcours atypique.

Pegase-21 vous propose de découvrir cette surprenante et attachante artiste lilloise.

Lina Cardon / © Lina Cardon (selfie)

Il y a quelques jours encore, tu étais à Paris pour le centenaire de la naissance de Pier Paolo Pasolini. D’où vient cette passion pour ce réalisateur ?

Dans ma jeunesse, à la fin des années 60, j’étais accro au cinéma. J’habitais Arras et me déplaçais en train régulièrement vers Lille ou Lens fréquentant les cinés clubs.

J’ai acquis une culture visuelle avec des cinéastes de toutes nationalités comme Ingmar Bergman pour la Suède, Dalton Trumbo pour l’Amérique, Godard et Polanski pour la France, et évidemment les italiens qui avaient mis sur orbite le mouvement extraordinaire du néoréalisme comme Visconti, Rosellini, Victorio De Sica, Antonioni, Risi, Monicelli, Pasolini.

Arrivée à Lille en 1975, je ne ratais aucune sortie en salle de tous les grands cinéastes. Me lançant ensuite dans la photographie, j’ai de plus en plus espacé mes sorties-ciné… Pasolini m’a toujours interpellée mais j’avoue que son dernier film « Salo » contenait des scènes insoutenables !

Affiche en hommage à Pier Paolo Pasolini / © La Tour de Babel

En quoi consistait cet hommage ? Qui en est à l’origine ? Où a-t-il eu lieu ? Qui as-tu rencontré ?

L’année 2022 est l’année Pasolini, les italiens spécialistes de son œuvre tant littéraire, poétique que cinématographique lui rendent hommage pour le centenaire de sa naissance. Il est né le 5 mars 1922 et a été assassiné en 1975.

Silvia Pampaloni (Silvia Pam) est une italienne originaire de Livourne en Toscane qui s’est installée à Paris. Elle s’intéresse à l’art dans tous les domaines et a établi un fil rouge entre Paris et les artistes de Livourne qu’elle fait venir à Paris.

Valentina Restivo et Silvia Pam à « La Tour de Babel » (Librairie Italienne – Paris) / © Luca Papini

C’est elle qui a organisé en mars dernier à la librairie italienne « La Tour de Babel » située dans le 4ème arrondissement, l’événement « Je suis une force du passé », titre d’un poème de Pasolini de 1962. Je l’ai connue grâce à Facebook à propos justement d’un poème de Pasolini mis en ligne qu’elle a eu la gentillesse de me traduire.

Silvia avait invité Valentina Restivo, peintre, dessinatrice et scénographe de Livourne elle aussi, qui présentait 120 dessins à la gouache et encre de Chine destinés à révéler, à partir d’arrêt sur image du film « Salo », sorti en 1975, le côté peintre et poète de Pasolini.

Valentina Restivo et la responsable de la librairie
« La Tour de Babel » / © Luca Papini

Sur le même principe, elle exposait également quelques toiles extraites du film « Théorème » et « L’évangile selon Saint Matthieu ».

Le vernissage a été suivi d’une conférence donnée par trois auteurs qui ont présenté leurs travaux en hommage à l’œuvre de Pasolini.

J’ai également eu le plaisir de revoir le photographe Luca Papini rencontré en septembre 2021 lors de son exposition « Au-delà du visible » , événement toujours supervisé par Silva Pam à la mairie du 7ème arrondissement. Notre première rencontre « en vrai ».

Silvia est également à l’origine de la réouverture de la cité Falguière, dans le 19ème., cette cité d’artistes a été fréquentée par des artistes de tous bords, les plus connus étant Modigliani, Gauguin et Soutine.

Tu as des origines italiennes… Quand et pourquoi tes parents sont-ils venus en France et dans le nord en particulier ?

Mon père en 1948, comme bien d’autres italiens a répondu à l’appel de la France pour devenir mineur de fond. Il venait avec ma mère de Calabre, tout au sud de l’Italie et ont été logés dans un ex camp militaire russe à Méricourt, près de Lens.

Lina à 2 ans / archives familiales

Tu as passé ton enfance dans le Pas-de-Calais, quels souvenirs gardes-tu de cette période ?

Je ne garde que des souvenirs de famille avec sept enfants, trois filles et quatre garçons, dont des jumeaux. Pas question pour mes parents de voir leurs enfants descendre à la mine. Il fallait bien travailler à l’école et à la maison, le ménage, les animaux, le jardinage etc… Il y avait une organisation d’enfer mais aussi des parties de rigolades.

Lina au centre / archives familiales

Tes parents t’avaient choisi un joli prénom. Tu es la cadette ? Les prénoms de tes frères et sœurs sont aussi italiens ?

Oui, mon prénom complet est Pasqualina. Je suis la deuxième de sept enfants qui portent tous des prénoms italiens : Savrerio né en 1949, Moi, Pasqualina née en 1951, Silvia en 1954, puis les jumeaux Antonio et Fortunato en 1957, Immacolata en 1961 et enfin Giovanni en 1964.

La famille Maldonato au complet en 1966 : entourant les parents de gauche à droite Lina, les jumeaux Antonio et Fortunato, sur la table Giovanni, puis Immacolata et Silvia / archives familiales

Mes parents ont gardé la nationalité italienne. Nous avons tous été naturalisés français à notre entrée au collège afin de pouvoir obtenir des bourses d’études au collège, lycée et université.

Quand as-tu décelé une attirance pour l’art ?

J’ai toujours été dégourdie de mes dix doigts. Je faisais de la couture dès douze ans pour habiller mes frères et sœurs. J’étais une brillante élève, douée en dessin et diction. Je raflais tous les premiers prix dans les concours scolaires au collège.

Lina / © Jef Madeuf

Tu as toujours été attirée par l’art italien ? La peinture, la sculpture, le cinéma ? As-tu une préférence pour des périodes en particulier ?

Je ne vais pas faire l’apologie artistique de l’Italie, mais il faut bien reconnaître que l’Italie est le berceau de l’art en général et en particulier durant la Renaissance. Les italiens ont le sens de la mise scène théâtrale. Même leurs mains parlent !

Tu t’orientes vers l’enseignement ?

En 1966, j’ai réussi le concours d’entrée à l’École Normale d’institutrice d’Arras. La vie en internat m’a conduite à être plus introvertie et c’est là que j’ai commencé à lire énormément.

Lina / © Jef Madeuf

Ensuite, j’ai été nommée à Avion dans une classe de perfectionnement de la cité 4. J’y ai travaillé de 1972 à 1975 avec beaucoup de plaisir. Puis j’ai demandé ma mutation sur Lille pour suivre Franck, devenu mon mari.

Qui est Franck ? Comment vous êtes-vous connus ?

La famille Cardon, installée à Dunkerque a connu bien des déboires avec leur fils Franck qui, après avoir découvert Beethoven et avoir envie de jouer de la guitare, a complètement décroché de ses études à partir de 14 ans en 1964.

Après des suivis auprès de psychologues, il sera orienté vers un lycée d’horticulture, obtiendra son diplôme d’horticulteur, qui ne l’empêchera pas de poursuivre en autodidacte l’apprentissage de la guitare sèche, d’écouter Radio Caroline et découvrir les groupes de Rock et de Blues-Rock de l’époque. Il adore Éric Clapton et sa fameuse guitare Gibson « Les Paul » de ses débuts.

Pour pouvoir en acheter une, il se met à travailler, d’abord comme apprenti dans les labos de son père qui était photographe professionnel, puis sur les chantiers navals de Dunkerque pour poser de la moquette dans les bateaux…

La guitare enfin achetée, il forme avec ses deux amis, William Schotte, bassiste et Jena-Max Delva, batteur, le groupe « Vème avenue ». Tous trois quitteront leur famille pour arriver à Lille en 1969.

Portrait de Franck – mine de plomb / © Lina Cardon

De mon côté, la même année, j’arrive à Lille pour poursuivre en Fac des études de Lettres et Allemand, avec une bourse spéciale de l’école Normale équivalent à un salaire d’institutrice, octroyée lorsque j’ai eu mon Bac Philo avec mention.

Lina étudiante / archives familiales

J’étais un peu paumée, je rêvais de faire du théâtre et non être enseignante. Je tombe par hasard sur le trio à une soirée organisée par un copain étudiant aux Beaux-arts.

Lina et Franck – Café Le Pelletier Lille / © Gérard Rouy

Là, ce fut le coup de foudre pour Franck… Et ce fut l’aventure avec lui. Je séchais les cours et ratais évidemment mes examens… donc retour à L’Ecole Normale d’Arras pour deux ans de formation professionnelle d’institutrice…

C’est la panique chez mes parents qui apprennent ma relation avec Frank « sans le sou ». Ils refusent que je sois externe sachant que le trio « Vème avenue » m’a suivie à Arras.

Lina en héroïne du néoréalisme / archives familiales

Deux ans donc d’internat de 1970 à 1972 et après bien des péripéties, pour calmer les choses et leur faire plaisir, nous nous marions le 28 décembre 1972.

Quelle influence as-t-il eu sur ton parcours artistique ?

Pas d’influence à vrai dire. Il m’a fait connaître le goût d’écouter de la musique pendant que je dessinais…Je me suis mise à peindre, pendant que lui se mettait en autodidacte au violon. Oh ! Les gammes au violon, quel supplice dans notre petit deux pièces !

Tu étais attirée par le théâtre et tu as eu envie de suivre des cours au conservatoire. Quand es-tu entrée au Conservatoire ? Combien de temps es-tu restée ? Que retiens-tu de cette expérience ?

En rentrant au collège vers onze-douze ans, avec la complicité de mes professeurs, je restais en classe pendant les récréations pour créer des sketchs avec des copines, soit des scénettes de marionnettes en allemand, soit des extraits de Pagnol, Molière…

Lina (superposition) / © Lina Cardon

Puis de 1970 à 72 je m’inscris au conservatoire pour ces deux ans, mais c’est surtout pour avoir la permission spéciale de sortie de l’internat de trois heures pour retrouver Franck dans les cafés du centre d’Arras.

Le professeur, Monsieur Platel, connaissant mon histoire autour de Franck et ma famille, était fort indulgent. Il savait que j’aimais les poèmes de Villon, Rimbaud, Lorca et en théâtre, plutôt qu’à Molière, je préférais Obaldia, Ionesco ou Tardieu.

Je faisais partie du « Club Po » de l’école normale des filles et les garçons de l’autre école normale venaient nous rejoindre. Les services techniques de l’école nous fabriquaient des décors. C’est ainsi que je suis sortie la tête enfarinée et toute ébouriffée d’un énorme œuf en déclamant un poème de Michaux.

Lina « trafiquée » / © Lina Cardon (d’après une photo anonyme)

De cette époque, j’ai gardé deux bons moments : « Le Bateau Ivre » de Rimbaud et « La vie est courte mes petits agneaux » de Henri Michaux. Un moment, j’ai animé un atelier poésie à la MJC d’Hénin-Liétard vers 1973. Puis, jusqu’en 1976, Franck et moi, partions chaque année au festival d’Avignon. Voilà où s’arrête mon expérience théâtrale.

Tu obtiens le prix Rimbaud. D’où vient cette passion pour ce poète ?

A titre exceptionnel, j’ai eu la permission de présenter hors catégorie « le bateau ivre » de Rimbaud devant un jury qui venait de Paris. J’ai reçu le premier prix, qui n’avait pas été donné depuis 10 ans, à la grande satisfaction de mon professeur Monsieur Platel.

Huile sur toile faisant référence
au Bateau Ivre de Rimbaud / © Lina Cardon

Nous jouions devant les familles et mon père en a toujours gardé un souvenir bien ancré, tellement ça l’avait surpris.

Rimbaud reste gravé dans mon être, corps et âme.

Je l’avais découvert comme tout le monde, en classe avec « Le dormeur du Val » et aussi « Les étrennes des orphelins » etc… Vingt ans plus tard exactement, en 1992, j’ai illustré « Voyelles » pour avoir un diplôme d’infographiste, qui m’a amenée à faire toute une recherche documentaire sur l’œuvre et la vie de ce génial adolescent et trouver la clé pour déchiffrer cet énigmatique sonnet.

Tu t’orientes ensuite vers la photo avec une approche très originale. Explique-nous ta démarche !

Il y a mise en scènes dans toutes photographies. J’ai été assez dilettante et complètement autodidacte mais l’expérience est venue avec l’âge.

Les choses sont venues tout naturellement. Ma démarche consistait à travailler avec les moyens du bord, ne jamais rien jeter et manipuler les images.

Parles-nous de tes « traficotages », le mélange de différentes techniques.

C’est en faisant des erreurs que l’on apprend et qu’on progresse. Je ne jette jamais rien. Les mauvais tirages sont manipulés avec des encres, de la gouache, au scalpel, avec des collages etc…

J’ai fonctionné ainsi de 1976 à 1985, avant de passer à la photographie de reportage et le projet triptyque de « Ville en Têtes » dont on parlera plus loin.

Cartolina est l’association que tu crées en 1981 ? Comment fonctionnait-elle ? Avec qui ?

Cartolina veut dire carte postale en italien. Au démarrage en janvier 1981, il s’agissait d’abord de désaffecter un grand garage et d’aménager à la fois une galerie d’exposition et un espace atelier-labo pour trois agrandisseurs. Le bureau secrétariat se trouvait sur une mezzanine, déjà existante, où se déploieraient les rayons d’une bibliothèque photo complète : livres de maîtres, magasines, revues, albums et livres techniques. Était également au programme la construction d’un coin bar, buvette.

Cela exigeait des travaux de tous ordres qui ont été menés par trois amis bénévoles durant quatre ans. Pendant ce temps, dans un pièce ayant pignon sur rue, j’exposais en vitrine des photos cartes postales rétros et sur les murs des photos manipulées ou des photos montages.

J’avais ainsi des amateurs acheteurs ou des clients qui voulaient agrandir des photos anciennes, ou se faire prendre en photos au studio au premier étage. Des couples de jeunes mariés, des enfants venaient posés façon rétro. Le bouche à oreille fonctionnait très bien. L’argent servait à financer les travaux et les fournitures de mon labo installé au premier étage.

L’inauguration de la galerie atelier s’est faite le 25 avril 1985, il a neigé ce jour-là, mais ce fut un grand succès avec une exposition de mes « Photographismes » ou « la photo autrement », expo qui a tourné sur Lens, Hénin-Beaumont (l’Artothèque a acheté deux œuvres), Roubaix et plusieurs lieux sur Lille.

Pour l’année 1986, quatre grandes expositions ont été créées. On parlait beaucoup de l’Europe et j’ai cherché des partenaires pour mettre en place plusieurs projets.

Le premier en janvier 1986 : « Venise, silence et fête » avec la participation du Consulat d’Italie à Lille et l’Office Culturel de Venise avec des grands format en couleur du Carnaval de Venise. Ont participé également deux étudiants de Supinfocom de Valenciennes et leurs photos d’architecture de Venise en noir et blanc. Ils ont avec leur professeur créé bénévolement l’affiche d’expo très graphique en noir et blanc.

En février « Lumières Noires » : photos noir et blanc et couleur de Frédéric Gambet, membre de l’association chargé des formations labo, qui avait passé six mois en Afrique et travaillait dans un labo professionnel de Lille Centre.

Une association africaine a fourni des objets d’artisanat d’art et El Hadj, patron du Bar de la Pirogue dans le Vieux-Lille a fourni des tissus peints du Sénégal. Une soirée festive avec musique jazz et dégustation de beignets africains fut organisée à la cave des Célestines pour financer les frais d’expo.

En mars « Peter Brötzman » : photos de Gérard Rouy, photojournaliste à Jazz Magazine, avec la participation du Goethe Institut de Lille qui fait venir ce saxophoniste allemand pour un concert dans ses locaux et la participation de la DRAC Nord pas de Calais pour les frais d’affiche.

En avril « William Schotte, portraits d’un musicien à la scène et à la ville » : 50 photos signées Lina Cardon. Ce musicien auteur-compositeur a invité ses amis durant quatre soirées de concerts divers, Blues, Rock, Jazz.

Affiche William Schoote – avril 1986 / © Lina Cardon

Nous bénéficions de l’aide précieuse du photographe sorti de Saint Luc à Tournai, Frédéric Gambet pour les ateliers formation labo et surtout de l’aide matérielle et professionnelle du chef de labo du Studio Flandre à Villeneuve d’Ascq qui nous développait tous nos films diapos dans des bains tout frais et réalisait de superbes tirages cibachrome pour nos expositions.

Exemple de tirage cibachrome / © Lina Cardon

En 1988 nous comptions plus de 300 adhérents classés en catégories : les adhérents soutiens qui recevaient les invitations aux expos et aux soirées par courrier postal, les adhérents en formation labo et/ou prises de vues, et les adhérents clients, artistes pour lesquels nous réalisions des presse book.

Toutes les institutions lilloises étaient informées de notre projet et nos accordaient des entrées gratuites à leurs spectacles, L’Aéronef, l’hospice Comtesse, le Prato, le Festival de Lille etc.

J’étais tutrice de jeunes en contrat-emploi-solidarité que je formais au travail de secrétariat (rédiger et envoyer des courriers, lire la presse, planifier des sorties spectacle, établir des fiches pour la bibliothèque de prêt, les adhérents…)

J’étais sollicitée par les responsables de maisons de quartier de Lille, collèges ou lycées professionnels de la Métropole avec lesquels par convention étaient fixée la nature des prestations et l’argent rentait dans les caisses de l’association.

En 1987, nous étions répertoriés dans le guide des 250 adresses utiles en France, édité par les services de la Documentation Française.

Venons-en au projet triptyque « Villes en Têtes »

En 1986, Pierre Lampe rédacteur du guide lillois « Le Petit Futé » qui avait rédigé un petit article sur Cartolina m’a proposé de faire les portraits des personnage lillois insolites : les femmes panthères, Antoine Viac, automate vivant dans les rues piétonnes, un magicien et un astrologue etc… pour en parler dans son guide de 1987.

J’ai accepté et voilà la naissance du projet « Ville en têtes » que j’ai proposé aux adhérents de l’association Cartolina qui s’inscrivaient en stage de prises de vue ou au Labo.

Lina Cardon et René Valentin, violoniste des rues à Fives / © La Voix du Nord (mai 1988)

Il s’agissait pour le premier volet de présenter « Les têtes de rues et de l’insolite à Lille » à travers une exposition noir et blanc et couleur.

Le volet deux, présentait à travers un diaporama avec création musicale les « Têtes de l’Art » en salles, planches, bars et tous terrains à Lille. Ce grand diaporama devait être complété par une exposition en noir et blanc.

Le volet trois devait révéler les « Têtes Flamandes dans les traditions », encore et toujours en corps de métier, en créant un salon d’artisanat.

Un jour, invitée par Jean-Michel Lobry qui animait à l’époque « Radio Voix du Nord », après m’avoir fait parler du projet « Ville en Têtes » me demanda en plaisantant :

– « Et Pierre Mauroy vous le mettrez où ? »

Interloquée, je lui répondis aussitôt :

– « On le mettra devant le fait accompli… que nous sommes une association dynamique ! »

Qui est Raphaël-Georges Mischkind ? Dans quelle circonstance apporte-t-il son soutien à l’association ?

Raphaël Mischkind (1920-2011)était photographe de 3ème génération. Son grand-père, venant d’Ukraine, s’était installé à Roubaix vers 1892 et avait ouvert l’un des premiers studio photo d’art.

Son père a ensuite emménagé le « Studio Mischkind » à Lille qui deviendra une sorte de Studio Harcourt lillois.

Collectionneur d’Arts primitifs après un périple de 1945 à 1948 en Afrique Occidentale Française, RG Mischkind abandonna la photographie en 1962 et transforma ce studio en Galerie d’Art.

Devenu marchand d’art, expert international en art et fournisseur des musées, il recevra, en 2010, des mains de Martine Aubry, maire de Lille, la Médaille d’Or de la ville. Il existe aussi depuis 1992 une rue Mischkind à Roubaix.

Raphaël-Georges Mischkind
© blog A-la-Une Lille

C’est en travaillant au reportage « Têtes de L’Art » que je me suis présentée dans sa galerie, rue Jean sans Peur. Raphaël-Georges Mischkind (1920-2011) avait été séduit par le projet « Ville en têtes » mis en place en 1987.

Il a finalement cédé à Cartolina en 1989 son fond de 2 500 clichés de la vie dans les rues de Lille dans les années 50, ainsi que des portraits de gens inconnus et de personnalités du monde politique, médical, médiatique, et même judiciaire de la Métropole, disant qu’il aimerait que l’association organise des expositions collectives. On l’a fait en 1989, 1992, 2006 et 2007.

L’apport important de ce fond photographique a nécessité de modifier les statuts de l’association. Nous sommes devenus « GAAC Cartolina » (Galerie Atelier Agence Culturelle Cartolina). En même temps est né le projet de constitution d’une photothèque du paysage humain régional, des années 50 à nos jours.

L’arrivée des 2 500 clichés nécessitait aussi l’ouverture d’un atelier pour faire les planches-contact, numéroter et si possible légender chaque cliché.

Tout cela n’intéressait pas trop les adhérents et nous nous retrouvés à deux à faire le travail. Néanmoins, nous avons pu sélectionner 80 clichés des rues de Lille années 50, et lancer une expo à l’hôtel de ville de Lille.

Devant le succès de l’expo, celle-ci a été prolongée de juin à août 1989. Nous avons continué à faire des expos en dehors de notre galerie-atelier, trop dégradée par l’humidité. Nous avons notamment présenté des tirages vintage prêtés par Raphaël sur les cimaises du Snooker Palace, un grand bar dédié au billard, situé à cent mètres de notre local.

Affiche pour l’exposition « Têtes reconnues » / © Lina Cardon

En 1992, nous avons présenté « Lumière d’Afrique » à la Grande Bibliothèque de Villeneuve d’Ascq. Il s’agissait des photos d’Afrique Noire des années 1940 à 1950, signées Raphaël-Georges Mischkind et qui faisaient également partie du fond photographique cédé à Carolina.

Nous avions trouvé des partenaire et avions reçu une aide financière de la Direction Régionale des Affaires Culturelles Nord-Pas-de-Calais pour l’encadrement des photos.

Cependant arrivait un gros point noir. Le Centre Hospitalier Régional de Lille qui nous louait les locaux faisait la sourde oreille devant les mises en demeure faites tout au long des années 90 pour une réhabilitation du bâtiment. L’atelier galerie de plus en plus dégradé par l’humidité persistante ferma ses portes au public.

Un non renouvellement du bail nous fut signifié en 1998. L’affaire fut menée au tribunal. Plus de trois ans de procès, avec comme résultat une expulsion en 2001 et une somme de 15000 Francs à rembourser au CHR qui a entraîné un plan de surendettement de 8 ans. J’entrais en enfer….

Plusieurs expositions manifestes ont été créées dans les bars du secteur Halles et Masséna, pour dénoncer notre expulsion et les conditions de vie de nos locaux et nous avons reçu l’appui des médias, FR3 et de toute la presse écrite qui nous ont toujours répondu très favorablement.

Lina et Franck à l’Antidote (Wazemmes) / © Catherine Bulteel

Pierre Milli réalisateur de l’émission culturelle « Les doigts dans la prise » est venu filmer nos locaux, les photos et m’interviewer sur nos projets. Le 13 /14 sur FR3 nous a accueillis sur ses plateaux avec la présence de RG Mischkind et des personnages phares de « Ville en Têtes ».

Comment es-tu devenue infographiste ?

Un rayon de soleil dans les années noires des années 90 ! J’ai reçu une proposition de l’Inspecteur Départemental pour un détachement sur un poste de photographe à l’Inspection Académique.

J’ai ainsi travaillé à illustrer des éditions de « Nord Pédagogie » et « Réseaux Nord » revues qui s’adressaient aux enseignants qui pratiquait l’informatique dans leur classe.

Ce fut une découverte, une fenêtre ouverte, je me suis intéressée aux logiciels de dessins. L’inspecteur appréciant mes essais, m’a proposé de chercher un organisme de formation en infographie et qu’il se chargeait de payer la formation.

C’est ainsi qu’après six mois de stage au CEPRECO à Roubaix, j’ai obtenu mon diplôme en illustrant le sonnet « Voyelles » de Rimbaud. 20 ans exactement après mon prix Rimbaud au conservatoire.

Cela m’a permis de réaliser avec des photos et des graphismes des cartes très fantaisistes pour les bars branchés du Vieux-Lille et Lille Centre.

Quels sont tes projets immédiats et ceux dans un avenir plus lointain ?

La mort de Franck en 2018 m’a fait l’effet d’un électrochoc. Je n’étais plus du tout motivée pour la photographie. J’étais en mode « survie » et stressée durant les huit ans qu’a duré le plan de surendettement.

Je suis devenue complètement casanière, avec l’envie de replonger dans mes archives. Je veux tester les réactions en mettant en ligne toutes les photos et dessins d’il y a 40/50 ans et même 70 ans pour les photos de RG Mischkind, d’abord sur mon profil Facebook puis sur ma page VIA-Visuels d’Ici et d’Ailleurs-Cartolina » que j’ai créée en 2020.

L’année 2022 sera donc studieuse avec la numérisation du Fonds Cartolina (plus de 20 000 clichés sur la vie quotidienne, artistique et traditionnelle de la région lilloise en plus du Fonds Raphaël-Georges Mischkind) afin, dans un premier temps d’alimenter le site en construction https://viaphototheque.art

Fin 2023 l’association présentera deux événements majeurs : Les 100 ans de « Mon père mineur, photographe de la famille » et les 60 ans de la dernière grande grève des mineurs de Lens en 1963, avec 80 photographies signées RG Mischkind.

Natale Maldonato (père de Lina) / archives familiales

J’ai lancé un appel sur divers groupes facebook travaillant sur la mémoire des mines pour collecter des photos sur le camp russe de Méricourt.

J’ai aussi commencé à scanner les négatifs 6/9 cm tirés en planches-contact de mon père pour les agrandir et à rechercher des partenaires pour accueillir l’exposition qui comportera une cinquantaine de photographies.

A la fin de l’année 2022, je lancerai une campagne d’adhésions et de dons avec une présentation des statuts, du règlement intérieur, un logo de l’association. Nous ferons aussi appel au bénévolat.

L’événement 2024 sera les 160 ans de Rimbaud avec un travail collectif de volontaires parlant du sonnet « Voyelles » en cherchant « le lieu et la formule » comme disait si bien Rimbaud à travers réunions publiques, ou en ligne, ateliers et recherches documentaires pour réaliser des vidéos et pourquoi pas décliner 160 portraits du poète de toutes les couleurs…

Lina et Rimbaud / © Lina Cardon

Merci Lina, l’appel aux bénévoles est enregistré. Pegase-21 te souhaite beaucoup de réussite dans ces nouveaux projets et porte beaucoup d’intérêt à ces expositions à venir.

0 commentaire sur “n° 16 – Lina CARDON”

  1. Merci Lina.
    Vie culturelle bien remplie.
    Ça me rappelle des souvenirs d’une autre vie culturelle avec mon mari plasticien. Les années 70/80 furent très marquées.
    Tous mes vœux pour ta nouvelle aventure.
    Madée

  2. Moi, qui te connaissais finalement peu, (à par des rencontres improbables dans certains bistrots lillois) Cet interview remplit des blancs qui se conjuguent avec ta page FB; Bravo Lina, beau parcours artistique et et humain.
    Bernard ABCHICHE

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